Article paru dans l'édition du 18/09/2007 sur www.caucaz.com
Par Haroutiun KHACHATRIAN* à Erévan
Traduit en français par Nicolas LANDRU et Lili DI PUPPO
Les récents efforts des protagonistes et des médiateurs du conflit du Haut Karabagh ont échoué a faire progresser la résolution d’un des plus anciens conflits ethniques dans l’espace post-soviétique. La situation politique en Arménie et en Azerbaïdjan pourrait aboutir a une impasse dans le processus de négociation pendant au moins un an.
Les protagonistes du conflit
Les trois derniers mois se sont révélés une des périodes les moins prometteuses dans l’histoire des négociations sur le règlement du conflit du Haut Karabagh. Les premières négociations ont débuté peu de temps après la mise en place d’un cessez-le-feu en mai 1994. Pendant le processus de négociation, dans lequel le groupe de Minsk a servi de médiateur (un organe spécialement créé par l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE)), plusieurs options portant sur les principes de règlement du conflit et les détails du processus on été proposées. Ces options ont été toutefois systématiquement rejetées par une des parties concernées.
Les protagonistes du conflit sont l’Azerbaïdjan, l’Arménie et les autorités du Haut Karabagh, lesquelles ont déclaré un état souverain, la république du Haut Karabagh (cet état n’est formellement reconnu par aucun état au monde, y compris l’Arménie). Les positions des protagonistes sont restées inchangées. L’Azerbaïdjan considère le Haut Karabagh comme étant une « partie inaliénable » de son territoire. Les autorités du Karabakh déclare que la région a été intégrée a l’Azerbaïdjan par une décision illégale de Staline, et présentent le résultat du référendum tenu en 1991 comme la base légale de l’indépendance de l’enclave peuplée par des Arméniens. Quant a l’Arménie, elle soutient de facto la position des autorités du Haut Karabagh, déclarant que le droit de la région à son autodétermination ne peut « lui être refusé ».
La dernière fois que les protagonistes et les médiateurs externes ont pu exprimer leur optimisme sur un progrès dans le règlement du conflit était juin 2006, quand les co-présidents du groupe de Minsk, les Etats-Unis, la Russie et la France, ont annoncé des principes acceptés par les deux camps, l’Arménie et l’Azerbaïdjan (les autorités du Haut Karabagh ne prennent plus part aux discussions depuis 1997). Ces principes envisagent les étapes suivantes : le retour des réfugies azéris du Haut Karabagh et des territoires l’encerclant (pendant la guerre, l’armée du Karabagh soutenue par l’Arménie, a occupé sept régions azéries encerclant la région autonome soviétique du Haut Karabagh) suivi d’un référendum tenu au Haut Karabagh sur le statut de l’enclave, dont les résultats devront être reconnus par toutes les parties prenantes.
Les rencontres suivantes entre les présidents azéri et arménien, Ilham Alyiev et Robert Kotcharian, ont toutefois échoué à produire un accord final. Après la dernière rencontre de ce type, qui a eu lieu a Saint-Petersbourg en Russie le 12 juin dernier, l’apathie semble dominer les esprits des négociateurs. La plupart des experts sont de l’avis qu’aucun sommet azéri-arménien effectif ne pourra être envisagé avant la fin des élections présidentielles en 2008 dans les deux pays. En particulier, dans une récente interview avec l’agence de presse APA, Novruz Mamedov, un officiel de haut rang dans l’équipe du président azéri, a déclaré qu’une rencontre des présidents Alyiev et Kotcharian serait envisageable lors du sommet CEI d’octobre a Duchambé. «Mais je ne peux dire ce que serait l’objectif d’une telle rencontre », a precisé Mamedov.
Cette perspective d’impasse signifie que l’inimitié entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie risque bien de perdurer et même de s’amplifier. Plus alarmant encore, les pertes humaines le long des frontières, aussi bien militaires que civiles, vont continuer (une douzaine de morts sont dénombrés chaque année en dépit du cessez-le-feu officiel).
Les médiateurs
Pendant presque toute la période d’après-guerre, les Etats-Unis, la France et la Russie ont joué le rôle de médiateurs dans la résolution du conflit du Haut-Karabagh. Un fait caractérise ce conflit : il a jusqu’à présent été neutre aux intérêts des « grandes puissances ». Alors qu’ailleurs ces grandes puissances ont eu de nombreux désaccords, elles se sont ici toutes trois montrées solidaires en servant d’arbitre équitable, c’est-à-dire qu’elles adhèreraient à n’importe quelle solution sur laquelle arméniens et azéris seraient d’accord. Cette position est en contraste flagrant avec, par exemple, le cas du Kosovo, où les pays occidentaux appellent à la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, alors que la Russie s’y oppose. Dans une interview récente avec le quotidien de Moscou Vremia Novestei, le député-secrétaire assistant Matthew Bryza, qui est actuellement le co-président du Goupe de Minsk, déclare :
« Il existe trois principes majeurs qui influenceront les discussions à propos de la résolution du conflit du Haut-Karabagh : le refus d’utiliser la force, la reconnaissance du droit à l’intégrité territoriale et les droits de nations à disposer d’elles mêmes (droit d’autodétermination). Je pense que dans n’importe quel conflit, en Géorgie, en Moldavie ou dans le Caucase, si les peuples cherchent une solution pacifique il est possible de trouver un compromis entre ces principes. En tant que médiateur, je ne peux déterminer quel statut nous obtiendrons au final (…) Peut-être les élus de ces nations décideront qu’il serait mieux pour le Karabagh d’être indépendant ? Ou bien décideront-ils que la région disputée doit être part de l’Azerbaïdjan avec un haut niveau d’indépendance ? Il n’est pas de mon ressort d’en décider…»
Cette déclaration du diplomate américain n’a pour l’heure pas été objet de rejet de la part de la France ou de la Russie, dans la lignée des pratiques antérieures, lorsque les représentations de cette co-présidence ont émis des déclarations au nom des trois pays. Evidemment, l’interview reconnaissant la possibilité de l’indépendance du Karabagh a été plébiscitée côté arménien et critiquée côté azéri.
Une telle position des médiateurs n’est en fait pas surprenante puisque, malgré la compétition existant entre les trois pays (notamment dans le Sud Caucase), ils désirent avant tout préserver la paix dans la région, pour laquelle ils ont différents intérêts (ne serait-ce que le transit pétrolier vers l’occident, un intérêt évident des pays occidentaux). C’est pourquoi ils ont toujours agi conjointement pour réduire le danger de résurgence des hostilités.
L’Azerbaïdjan a été hautement critiqué pour avoir fait d’actives démarches pour augmenter son potentiel militaire. Précisément, le Président Aliyev a déclaré son projet d’avoir un budget militaire égal à l’ensemble du budget d’Etat de l’Arménie (la montée en flèche des revenus des exportations du pétrole peut rendre une telle perspective réaliste dès l’année prochaine). Le secrétaire assistant américain Daniel Fried a été cité par le service azéri de Radio Liberté en août 2007 ayant déclaré « La guerre va devenir une catastrophe pour l’avenir de l’Azerbaïdjan ». En Septembre 2007, le premier ministre arménien Serge Sargsian a exprimé de son côté sa satisfaction face a l’échec de l’Azerbaïdjan d’atteindre son objectif d’un milliard de dollars de budget militaire et a déclaré que son gouvernement visait un budget plus important l’année prochaine et « a fait des efforts additionnels pour préserver l’équilibre militaire. »
Dans la période récente, plus d’organisations internationales se sont dites prêtes à contribuer à la résolution pacifique du conflit (bien que l’OSCE soit reconnue par tous comme l’acteur principal). Parmi elles, l’Union Européenne, dont le représentant spécial, Peter Semneby, a déclaré son projet de visite au Haut-Karabagh cet automne.
Les sociétés
La conséquence la plus alarmante du « gel» persistant du conflit est sans doute le développement toujours plus avant de l’ « image de l’ennemi » dans les sociétés arménienne et azérie. Des deux côtés, les médias (officiels et privés) font la course pour présenter le camp opposé comme le pire peuple du monde. Beaucoup d’argent est dépensé pour informer la « communauté internationale » des meurtres commis par l’adversaire (le mot génocide est largement employé), de la destruction de sites culturels, et même de mélodies volées (pour ne pas mentionner la compétition des scientifiques, chacun essayant de prouver que la nation adverse n’existait pas par le passé sur les territoires qu’elle occupe aujourd’hui).
Les résultats du voyage d’une délégation conjointe le 28 juin dernier sont en ce sens alarmants. Cet évènement réellement sensationnel s’est déroulé peu de temps après l’échec de la rencontre de Saint-Pétersbourg. Une délégation conjointe d’intellectuels arméniens et azéris effectuait un voyage surprise à Stépanakert, Erévan et Bakou. Cet évènement était organisé à l’initiative des ambassadeurs des deux pays à Moscou, et est sans précédent puisque jusqu’alors l’Azerbaïdjan interdisait à ses citoyens tout contact avec l’Arménie, étendant ainsi le blocus économique.
Cependant, les espoirs initiaux qui pensaient que cette visite pourrait ouvrir la voie à au moins une diminution de la méfiance mutuelle, ont pour l’instant été vains. La société arménienne a principalement ignoré cet évènement alors qu’il n’engendrait aucun écho. Et en Azerbaïdjan, la plupart des réactions concernaient la crainte que « des concessions soient faites à l’agresseur arménien ». De plus, il ne semble y avoir aucun signe de préparation d’une pareille rencontre à l’avenir. Ceci montre que les sociétés des deux pays sont malheureusement plus enclines à vivre dans l’inimitié persistante qu’à faire des efforts visant à la réconciliation. Les azéris continueront à marquer le « Jour du Génocide des Azéris » (ce jour férié était établi par le décret présidentiel de mars 1998 qui déclare que les azéris ont été victimes de génocide commis par les arméniens depuis aussi tôt que 1828) ; et les arméniens continueront à marquer le « Jour de Sumgaït ». Lié aux violences de février 1988, cet « anniversaire » n’était pas célébré en Arménie jusqu’au début des années 2000 et est par conséquent le signe d’une atmosphère anti-azérie grimpante de la part des autorités tant que dans la société.
Les experts s’inquiètent de ce que cultiver une « image de l’ennemi » dans les deux sociétés rendra à l’avenir les compromis de la part des leaders politiques encore plus difficiles. De telle sorte que les politiciens risquent fort de devenir otages de leur propre propagande.
* Harountiun Khachatrian est rédacteur en chef de l'agence de presse Noyan Tapan. Il est l'auteur d'un livre portant sur le conflit du Haut-Karabagh écrit en collaboration avec son homologue azéri Ali Abasov, intitulé "Karabakh Conflict. Variants of Settlement: Concepts and Reality", disponible sur le site web www.ca-c.org.
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